rhum agricole

Rhum et Médecine : Usage Thérapeutique lors des Grandes Épidémies Caribéennes

L’histoire du rhum comme remède médical lors des grandes épidémies caribéennes révèle les croyances médicales et pratiques thérapeutiques des XVIIIe et XIXe siècles dans les colonies tropicales.

Rhum contre la Fièvre Jaune

Croyances médicales du XVIIIe siècle : La fièvre jaune, fléau des colonies tropicales décimant les populations européennes dans les Caraïbes, était traitée selon la doctrine des « humeurs » héritée d’Hippocrate et Galien. Les médecins croyaient que les maladies résultaient d’un déséquilibre entre les quatre humeurs corporelles.

Le rhum, par ses propriétés alcooliques et sa chaleur perçue, était considéré comme un « correctif » rétablissant l’équilibre humoral. Les médecins croyaient que l’alcool pouvait « cuire » les humeurs corrompues et purifier le sang. Le rhum semblait donner des forces aux malades et provoquer une sudation bénéfique, interprétée comme élimination des toxines.

Témoignages médicaux : Le docteur Jean-Baptiste Leblond (Martinique, 1751) rapporte que « le rhum administré avec prudence procure un soulagement manifeste aux patients atteints de fièvre jaune, particulièrement mélangé à du citron et des aromates ».

Le docteur Pierre Dessalles (Guadeloupe) développa une « méthode martiniquaise » associant rhum, quinquina et purgatifs, reconnue par l’Académie royale de médecine.

Choléra et Rhum : Pratiques Préventives

L’arrivée du choléra au XIXe siècle marqua un tournant. Les autorités sanitaires coloniales encouragèrent la consommation quotidienne de rhum comme mesure préventive.

Cette approche reposait sur la croyance que l’alcool pouvait « désinfecter » l’organisme de l’intérieur. Les recommandations officielles préconisaient une petite quantité de rhum mélangé à de l’eau et du citron chaque matin pour « fortifier l’estomac » et « prévenir les miasmes cholériques ».

Les planteurs distribuaient parfois gratuitement du rhum aux esclaves et travailleurs, justifiant cette mesure par des considérations sanitaires et économiques.

Évolution des connaissances : La seconde moitié du XIXe siècle vit l’émergence de la théorie microbienne (Pasteur, Koch) qui révolutionna la compréhension des maladies infectieuses et discrédita progressivement les théories humorales.

Le docteur Corre (Martinique, 1890) publia une étude critique démontrant que « l’usage immodéré du rhum comme remède aggrave généralement l’état des patients ». Cependant, cette évolution scientifique se heurta à des résistances importantes.

Pharmacopée Traditionnelle

Préparations à base de rhum : La tradition pharmaceutique caribéenne développa un arsenal de « rhums arrangés » ou « rhums médicinaux » combinant l’alcool avec plantes médicinales locales.

  • Rhum au bois bandé : Propriétés aphrodisiaques et tonifiantes
  • Rhum au tamarin : Purgatif doux
  • Rhum au piment : Contre rhumatismes et douleurs articulaires

Ces préparations obéissaient à des règles précises, souvent tenues secrètes par les « gadé-dè-po » (guérisseurs traditionnels). Proportions, temps de macération et phases lunaires conféraient un caractère quasi-rituel renforçant l’efficacité psychologique.

Héritage contemporain : L’héritage perdure dans les médecines alternatives. Les praticiens de médecine traditionnelle utilisent encore le rhum comme solvant pour extraire les principes actifs des plantes médicinales.

La recherche pharmacologique moderne s’intéresse à ces préparations traditionnelles, cherchant à isoler les principes actifs réellement responsables des effets thérapeutiques, séparant l’efficacité réelle de l’effet placebo.

Cette histoire révèle la complexité des relations entre médecine, culture et société dans les territoires caribéens, témoignant de l’ingéniosité humaine face à la maladie et de l’évolution constante des savoirs médicaux.